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5 ans de l’occupation russe de la Crimée
27 février 2019 11:36

Par Pavlo Klimkin, Ministre des Affaires étrangères d’Ukraine

Il y a cinq ans la Russie occupait la Crimée. En février 2014, pour la première fois de l’histoire de l’Europe d’après-guerre, Moscou s’emparait d’une partie du territoire d’un autre État souverain, déstabilisant ainsi le système de sécurité européen et mondial.

Il y a cinq ans le monde a condamné de manière quasi unanime l’annexion de la Crimée par la Russie et depuis cette position n’a pas changé, tandis que le Kremlin escomptait en vain que la Crimée lui soit vite « pardonné », comme ce fut le cas de la Géorgie en 2008.

Politiciens, analystes et juristes raisonnables s’accordent à considérer que Moscou a perpétré une violation flagrante du droit international. Personne ne doute que du point de vue légal la Crimée fait partie de l’Ukraine.

Mais dans le même temps, pas mal de personnes croient qu’«au fond» l’action de Poutine peut trouver une justification, car ils ont eu l’occasion d’entendre dire que « la Crimée a toujours été russe ».

Il est difficile de trouver un mythe plus absurde et moins bien fondé, mais étrangement, il s’est largement propagé et a réussi à marquer les esprits.

Cela vient de l’action de la propagande russe qui s’était mise à faire véhiculer cette contre-vérité peu après la chute de l’URSS, bien avant l’agression russe contre l’Ukraine. Et quand la guerre a éclaté, les esprits étaient déjà conditionnés.

Dans cet article, je vous rappellerai les faits et les évènements qui démentent ce mythe et qui peuvent être vérifiés dans les sources historiques.

Eh bien, que nous disent les faits ?

Le peuple autochtone de la Crimée ce sont les Tatars de Crimée qui avaient leur État - le Khanat de Crimée. C’était un État musulman fort et très développé. Quant aux Russes, ils étaient tout simplement absents de la péninsule, si ce n’est pour prendre en compte les prisonniers de guerre.

Au début du XVIIIe siècle, portée par les réformes de Pierre 1-er, la principauté de Moscovie s’érige en Empire russe, toujours plus puissant et plus étendu à force d’accaparer le territoire de ses voisins européens.

Cet empire a envahi l’Estonie et la Lettonie en 1721, la Lituanie et une partie de la Pologne en 1795, la Finlande en 1809. Aujourd’hui, ces pays sont des États souverains, membres des Nations Unies et de l’Union européenne. Et il est peu probable que quelqu’un ait l’idée d’avancer qu’«ils ont  toujours été russes».

Le Khanat de Crimée est venu compléter la liste des États conquis par Moscou en 1783, ce qui est relativement récent. Ainsi, parler d’une sorte d’appartenance éternelle de la Crimée à la Russie est une pure contre-vérité. C’était l’un des pays, l’un des peuples que l’Empire russe a asservi par la force des armes.

La seule différence entre la Crimée et les autres États évoqués ci-dessus est qu’après l’effondrement de l’Empire russe en 1917, les Tatars n’ont pas réussi à reprendre leur indépendance. La Crimée, comme l’Ukraine, a été envahie par les bolcheviks et s’est trouvée intégrée au même empire russe rebaptisée URSS.

Une fois au sein de l’Union Soviétique, la Crimée a eu moins de chance que l’Ukraine. L’Ukraine est devenue une « république fédérée » dotée d’attributs formels de souveraineté étatique, tandis que la Crimée, en 1921, n’a bénéficié que d’un statut d’autonomie faisant partie de la république fédérée de Russie.

Cette décision du Kremlin n’a tenu aucun compte de la réalité objective, car géographiquement la péninsule de Crimée fait partie du territoire de l’Ukraine et n’a aucun lien terrestre avec la Russie. La subordination administrative à la Russie malgré l’attachement territorial à l’Ukraine a grandement compliqué le développement économique de la péninsule, dont l’approvisionnement s’effectuait de toute façon par l’Ukraine.

La situation a été rectifiée par Moscou elle-même qui a fini par reconnaître les réalités géographiques et géoéconomiques. En 1954, le Kremlin a décidé de retirer la Crimée à la Russie à la subordonner à la République ukrainienne.

Je tiens à souligner que le transfert de la Crimée s’est déroulé dans le strict respect des lois et des procédures en vigueur en URSS. Le canular russe selon lequel la Crimée a été « donnée » à l’Ukraine sur un coup de tête par « ce pantin de Khrouchtchev » est un vulgaire mensonge. En 1954, Khrouchtchev ne disposait pas encore de pouvoir suffisant pour imposer une telle décision si elle n’avait pas été vraiment justifiée.

En réalité l’incantation de « Crimée russe » n’est valable que pour 124 ans d’appartenance à l’Empire russe (1783-1917) et pour 33 ans au sein de République soviétique de Russie.

En 2014 l’arrogance d’empire a fini par prendre le dessus : le Kremlin a opéré un holdup sur la Crimée en faisant fi du droit international, de la logique historique et de la justice.

Il existe aussi un autre mini-mythe russe sur la Crimée, qui a été lancé en 2014 personnellement par le président russe. Il a déclaré que « pour la Russie, la Crimée a une signification sacrée, car c’est là que se trouve la source spirituelle de la nation et de l’État russe », faisant allusion au baptême du prince Volodymyr qui par la suite baptisa l’ensemble de la Rous’.

C’est une contre-vérité de plus! Le prince Volodymyr a en effet reçu le baptême en 988 en Crimée et a baptisé par la suite son État. Mais il s’agit d’un prince de Kyiv et non d’un prince de Moscou, qui a introduit le christianisme à la Rous’ de Kyiv (Etat médiéval de Kyiv) et non à la Russie. Car ni la Russie ni Moscou n’existait pas encore à cette époque.

Malheureusement, le mythe de la « Crimée russe » n’a pas été construit que sur des manipulations des faits historiques. En mai 1944, Moscou mena une opération criminelle à grande échelle visant à évincer complètement de la Crimée son peuple autochtone et à le supplanter par les Russes.

Le régime stalinien a arbitrairement accusé l’ensemble du peuple Tatar de Crimée de collaboration avec les nazis pendant l’occupations de la Crimée en 1941-1944, et a fait déporter en 48 heures les 191 000 Tatars de Crimée vers des régions d’Asie centrale soviétique. Il est significatif que la déportation a frappé même les familles de 9 000 Tatars combattants de l’Armée rouge, tandis que ces derniers ont dû subir le même sort au lendemain de la Victoire. Cela démontre que l’accusation de collaboration n’était qu’un prétexte fallacieux.

Après les Tatars d’autres ethnies - Grecs, Bulgares et Arméniens qui vivaient sur la péninsule depuis des siècles -, ont été déportés sans avoir fait objet d’aucune accusation. Ainsi, il ne restait en Crimée que les slaves - Russes et Ukrainiens.

Il s’en est suivi une repopulation de la Crimée par les ressortissants des régions reculées de la Russie. Ils sont venus occuper les 80 000 maisons tatares vides. Les descendants de ces colons russes constituent aujourd’hui la base de cette partie de la population de Crimée qui soutient l’annexion russe et dont le Kremlin aime beaucoup se targuer.

Moscou a toujours empêché les Tatars de Crimée de retourner dans leur pays. Leur retour massif n’a débuté qu’après l’accession de l’Ukraine à l’indépendance. L’Ukraine a financé et a géré la réinstallation du peuple Tatar de Crimée.  Jusqu’en 2013, 266 000 Tatars sont retournés dans leur Crimée natale, leur part dans la population de la péninsule s’élevant à 13,7%.  

L’occupation russe en 2014 fut pour les Tatars de Crimée une véritable catastrophe nationale. Ils s’étaient échappés du Goulag, mais le Goulag les a rattrapés sur la terre de leurs ancêtres. Par conséquent, presque tous les Tatars de Crimée se sont opposés aux envahisseurs russes et restent fidèles à l’Ukraine. C’est précisément pour cette raison que les Tatars de Crimée sont devenus aujourd’hui principales victimes de la persécution et de la répression de la part des occupants. Environ 25 000 Tatars ont été forcés de quitter la Crimée et d’émigrer en Ukraine continentale. Le Kremlin a interdit le Mejlis, le parlement national des Tatars de Crimée. Les médias tatares, l’enseignement, les associations culturelles et religieuses font objet de harcèlement, des dizaines de patriotes sont jetés en prison sur des fausses accusations. La machine répressive russe fait tout pour intimider et démoraliser les Tatars de Crimée.

Il est révélateur que les Tatars ne sont pas les seuls à résister à l’occupation et à faire objet de répressions. Le monde entier connaît le nom d’Oleg Sentsov, cinéaste illégalement emprisonné, criméen, Russe ethnique et véritable patriote ukrainien qui a ouvertement protesté contre l’annexion de la Crimée. Un autre résistant, Volodymyr Baluch,  agriculteur, criméen et Ukrainien ethnique, est jeté derrière les barreaux pour avoir hissé le drapeau ukrainien au-dessus de son domicile en Crimée occupée.

Les violations des droits de l’homme et des droits nationaux perpétrées par Moscou sur la péninsule ont été maintes fois condamnées par les Nations Unies et d’autres organisations internationales. Mais la communauté internationale devrait tripler d’efforts pour la libération immédiate des prisonniers politiques.

Ainsi, le crime actuel contre le peuple Tatar de Crimée est la poursuite directe du crime de 1944, entré dans l’histoire sous le nom de « déportation ». Mais en réalité le terme de déportation atténue la réalité. Car rien qu’au cours des quatre premières années d’exil, c’est-à-dire jusqu’en 1947, 46,2% de Tatars de Crimée déportés n’ont pas survécu aux maladies et aux conditions de vie extrêmement difficiles. Donc ce n’était pas une déportation, mais un véritable génocide.

En conséquence, le mythe de « la Crimée qui a toujours été russe » est également nécessaire à Moscou pour pérenniser les suites du génocide des Tatars de Crimée et justifier leur remplacement par des colons russes. C’est également l’un des principaux objectifs de l’annexion actuelle de la Crimée.

Ainsi, la désoccupation de la Crimée et son retour sous la souveraineté de l’Ukraine, en plus des aspects politiques et juridiques, comportent un puissant impératif moral. La communauté internationale n’a pas le droit de permettre qu’un seul génocide s’avère « payant » et que ses auteurs continuent d’en tirer profit des décennies après.

 

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